Synopsis : À sa sortie de prison, un braqueur de banque part retrouver son frère, le seul à savoir où est caché le butin. Mais ce dernier, convaincu d’être la réincarnation de John Lennon, l’entraîne dans un voyage aussi inattendu qu’improbable…
Présenté hors compétition lors de la dernière Mostra de Venise, The Last Viking a depuis triomphé au box-office domestique à l’automne dernier, conquérant pas moins de 700 000 spectateurs, soit plus de 10 % de la population danoise. Jusqu’ici principalement reconnu en tant que scénariste prolifique du mouvement Dogme 95 aux côtés de cinéastes tels que Lars Von Trier ou Thomas Vinterberg, Anders Thomas Jensen a passé le cap de la réalisation au tournant des années 2000. S’inscrivant dans la plus pure tradition de la comédie nordique noire, il a fait de l’hybridation des genres sa signature distinctive. À la confluence du thriller brutal, de la farce absurde et du drame intime, Jensen fait jongler les ruptures tonales avec une fluidité et un style singuliers. Ayant enfin purgé sa peine pour braquage, Anker mise tout sur la mémoire de son frère neuro-divergent pour localiser son précieux butin, dont il doit une part à son complice et créancier. Conformément aux instructions de son aîné, Manfred l’a enfoui dans les bois cernant le manoir gothique de leur enfance, aux côtés de leurs traumatismes les plus refoulés. Mais voilà, au cours de ces quinze années d’incarcération, Manfred a eu tout le loisir de développer un trouble dissociatif de l’identité. Ne répondant plus qu’au nom de John Lennon – qui n’a aucune raison de connaître l’emplacement du magot – il se mure dans le silence. Sur les conseils d’un pseudo-psychiatre, Anker se laisse convaincre d’entrer dans son jeu, en reformant une version schizophrène des Beatles avec d’autres patients souffrant du même trouble.
Pour donner chair à ce postulat déjanté à souhait, Jensen recourt à ses acteurs fétiches pour la sixième fois en l’espace de six films, confirmant ainsi qu’il conçoit son œuvre comme un cinéma de troupe. À contre-emploi, c’est à une performance d’équilibriste que s’adonne ici un Mads Mikkelsen affublé d’une perruque bouclée du plus mauvais effet. Il aborde son personnage avec une bienveillance telle qu’elle maintient toute menace de caricature à distance.
Aussi génial dans le slapstick (running gags des défenestrations à la mention de son prénom civil, ou de l’enlèvement des chiens du voisinage), que dans le tragique (ses alter ego sont autant d’armures pour survivre à la cruauté du monde), il fait rire aux éclats et nous cueille au moment où l’on s’y attend le moins. “Les gens ne sont jamais qu’une seule chose” soutient l’un des protagonistes du film, et Mads Mikkelsen en est la preuve. Complémentaire, Nikolaj Lie Kaas livre une partition plus retenue mais pas moins nuancée, partagée entre une violence bestiale acquise par la force des choses et un amour fraternel fondateur et profond.
Car dans cette chasse au trésor rocambolesque, chacun, diagnostiqué ou non, prétend être quelqu’un qu’il n’est pas. La course contre la montre s’avère n’être que le prétexte à un périple sur les sentiers de la mémoire traumatique, et en définitive à une double quête du frère et de soi. Le programme est ambitieux, et l’intrigue s’en trouve surchargée par endroit. L’humour irrévérencieux ne recule jamais devant le risque de flirter dangereusement avec le mauvais goût. Enfin, d’aucuns déploreront une certaine complaisance envers une forme de sauvagerie exercée à l’encontre des rares personnages féminins du film.
Malgré ces excès, Jensen demeure fabuliste dans l’âme et signe ici une ode à la différence doublée d’une élégie fraternelle. À la manière d’une couverture de livre de contes, il ose d’ailleurs une audace narrative et formelle en introduisant et clôturant son récit par une fable scandinave animée. Absurde, cruelle et humaine tout à la fois, elle interroge sur les limites du sacrifice consenti par loyauté. “Si tout le monde est brisé, alors plus personne ne l’est.”, telle est la morale de The Last Viking.
Justine Autissier
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