Sur la Côte d’Azur, deux bandes d’enfants s’affrontent à leur jeu favori : sauter des rochers rouges de la Méditerranée. Géo, 5 ans à peine, découvre le temps d’un été un monde où l’amitié se mêle à la rivalité, et où les premiers élans du cœur deviennent source de tensions.
Retour aux sources pour Bruno Dumont, non pas celles de son cinéma, mais à celles de sa naissance et reconnaissance, c’est à dire à Cannes et plus précisément à la Quinzaine des cinéastes. C’est ici qu’il est venu présenter La Vie de Jésus en 1997 (Mention spéciale Caméra d’or) et c’est ici qu’il revient, 29 ans plus tard, montrer Les Roches rouges, tourné avec des enfants. Entre les deux, Dumont a fréquenté la compétition et obtenu deux Grand Prix : L’Humanité en 1999 (également couronné des deux Prix d’interprétation pour Séverine Caneele et Emmanuel Schotté) et Flandres en 2006.
Voilà trois décennies que le réalisateur nordiste ne cesse de chercher, surprendre et jouer avec autant de plaisir que de morgue le rôle du chien dans le jeu de quille du cinéma français. Aucun de ces films ne laisse indifférent et, que l’on apprécie son cinéma ou pas, il faut lui reconnaître un art consommé du décalage et une réelle capacité de renouvellement. Après avoir travaillé avec des adolescents puis des pré-adolescents, il voulait se confronter à des enfants plus jeunes encore et c’est la découverte du site éponyme sur la Côte d’Azur qui servit de déclencheur.
Un viaduc sur lequel passe, entre autres, le train de Vintimille, une plage et une route en-dessous, les escarpements rougeoyants du littoral, voilà pour l’essentiel du décor à ciel ouvert. À charge pour Carlos Alfonso Corral de dompter la lumière éclatante, ce que réussit parfaitement le chef opérateur attitré de Roberto Minervini, co-producteur au même titre que l’espagnol Albert Serra. La co-production internationale, initiée par le portugais Joaquin Sapinho, fait suite aux difficultés rencontrées par Dumont en France pour imposer un tournage libéré des trop contraignants principes de précaution : les enfants conduisent sans casque des quads électriques, sautent des rochers dans la mer.
C’est donc avec un petit motif et une économie de moyens réduite que Dumont revient mais pas sans ambition cinématographique. Un canevas de situations tient lieu de récit, l’essentiel étant ailleurs : faire évoluer les enfants dans ce cadre aux forces naturelles évidentes, voir comment ils s’y fondent, attendre les accidents, espérer quelque épiphanie. Six enfants forment le petit club estival, mais rapidement se détache une petite bouille blonde comme les blés. C’est le plus petit de la bande mais ses fossettes, sa manière de ne pas tenir en place, son petit air canaille ont décidé le cinéaste à lui donner le premier rôle. Géo sera donc le petit zouave du viaduc des Roches rouges. Les enfants incarnent des personnages, mais sans doute le cinéaste n’a-t-il jamais autant flirté avec le documentaire. Les plans d’ensemble de l’espace, répétés, sont somptueux. Le passage du train, la rumeur de la circulation, le cri des mouettes suffisent à les habiter. Dumont, grand portraitiste des paysages du Nord, n’est pas désorienté au Sud.

Les enfants, filmés frontalement et en gros plans, donnent à voir leur nature tantôt joueuse, tantôt boudeuse. Les plans durent parfois et l’on s’aperçoit alors que Dumont les dirige (à l’oreillette, comme il en a désormais l’habitude), on repère les regards caméras, les hésitations, les faussetés bien sûr, comment pourrait-il en aller autrement. Quelque chose d’outrancier rappelle le jeu des acteurs du muet. Si des saynètes peuvent s’avérer burlesques, c’est plutôt le fait d’accidents (la maladresse du petit comédien qui joue Géo, quand il tombe du quad) que le fruit d’intentions dramatiques. Ainsi toute la comédie autour des « amourettes » de Géo tombe complètement à plat. Les étreintes, les bisous sont téléphonés, on entend presque Dumont donner le La. Ne parlons pas de son « rival », figé dans un jeu de regards menaçants. Au bout du compte, Dumont finit pas transformer sa vedette en petit singe et ce n’est pas seulement triste, c’est douloureux. Reste tout de même, au large de la chronique enfantine, des séquences très réussies, par exemple la leçon de tennis à Vintimille, mais elle n’implique pas les acteurs en herbe, réduits au rôle de spectateurs.
Les Roches rouges divisera sans nul doute, on criera au génie d’un côté, à l’imposture de l’autre. On aura tort dans les deux cas, Bruno Dumont refuse de se répéter, continue de chercher, il trouve parfois, se trompe aussi. Au fond, aujourd’hui, c’est son manque de radicalité qui étonne. Il cherche à capturer une forme de liberté, la traque du côté de l’enfance mais refuse de lui lâcher la bride.
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