Critique : Prix de la réalisation à la Journée des auteurs de la Mostra de Venise en 2020, Le chasseur de baleines (The Whaler Boy) sort en France six ans plus tard, grâce à Singularis Films. Pour son premier film, Philipp Yuryev nous entraîne en Tchoukotka, région isolée de l’extrême nord-est de la Russie, où vit Leshka, un adolescent issu d’une communauté autochtone, partagé entre un quotidien sans perspectives et le fantasme d’un ailleurs inaccessible : l’Amérique, visible de l’autre côté du détroit de Béring, mais hors de portée.
Leshka passe ses journées à chasser la baleine avec son grand-père, errer avec ses amis, et rêver d’une jeune femme rencontrée en ligne qui vit, croit-il, aux États-Unis. À travers cette intrigue minimaliste, Yuryev ne raconte pas tant une histoire d’amour ou de lassitude qu’un état : celui d’un regard encore naïf, façonné par le manque, l’ennui et l’espoir d’un monde meilleur.
C’est précisément là que le long métrage trouve sa justesse. Le chasseur de baleines repose sur un décalage constant du regard : celui de Leshka, qui projette ses désirs sur un ailleurs idéalisé ; et celui du spectateur, invité à adopter un point de vue neuf sur une réalité culturelle méconnue. Le film ne cherche jamais à expliquer ou souligner : il impose un décalage, sans les grilles de lecture habituelles.

- © Singularis Films
Ce travail sur le regard est renforcé par la mise en scène. Le format resserré, la composition très précise des plans et le grain de l’image participent à une sensation d’enfermement autant que de proximité. Yuryev filme les corps et les visages avec retenue, sans effets, laissant la durée et le cadre faire leur œuvre. Le film est contemplatif, mais jamais figé : l’incertitude permanente sur la direction que prendra le récit maintient une tension discrète, nourrie par le sentiment de dépaysement total.
La place de la femme, centrale dans l’imaginaire du personnage, est abordée avec une intelligence curieuse. Elle apparaît comme une figure lointaine, idéalisée, presque abstraite — objet de désir et de projection plus que partenaire réelle. Entre la femme du continent, inaccessible et fantasmée, et celle de la communauté, choisie par défaut, sans véritable connaissance ni compréhension, le récit met en lumière une forme d’aliénation affective profondément liée à l’isolement culturel. Ce regard maladroit n’est jamais jugé : il est montré comme un symptôme, et non comme une faute.

- © Singularis Films
C’est aussi par cette figure féminine que s’esquisse, paradoxalement, une possibilité d’émancipation. Non pas une libération nette ou héroïque, mais un déplacement fragile et douloureux. L’œuvre montre avec acuité la difficulté de s’accrocher à une « porte de sortie » lorsque celle-ci repose sur une illusion, et la violence du réveil qui s’ensuit. De ce point de vue, l’approche de la migration aux États-Unis est particulièrement intéressante : Yuryev ne filme ni le rêve américain ni son échec spectaculaire, mais l’entre-deux, fait de désespoir silencieux, détermination obstinée et attentes déçues. Le chasseur de baleines rappelle une évidence politique et humaine : si l’on cherche à partir, ce n’est jamais par caprice. Derrière la naïveté, il y a une nécessité. Derrière l’illusion, un manque profond. Le film refuse toute morale facile, mais impose un regard empathique, attentif à ce que l’on ne voit habituellement pas.
Œuvre modeste, mais d’une grande précision, Le chasseur de baleines s’inscrit dans ce cinéma qui accepte de se défaire du superflu pour revenir à l’essentiel. Un film qui demande au spectateur le même effort que son personnage : regarder autrement, sans certitudes, et accepter de se perdre un peu pour mieux comprendre.













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