Enfant, j’étais somnambule.
De temps à autre, mes parents me voyaient errer dans la maison la nuit, monter les escaliers, me tenir dans la cuisine ou dehors dans le jardin. Quand ils me trouvaient, je n’étais jamais vraiment capable de dire ce que je faisais. Pourtant, quelque chose s’était passé. Dans cette étrange zone entre éveil et sommeil, j’avais accompli des actions que l’on ne fait normalement que lorsqu’on est éveillé, alors que mon esprit était dans un état de somnolence. Mes activités se déroulaient dans une sorte d’interzone, de no man’s land. Ou, pour le dire autrement, je voyageais entre deux mondes. Et, fait intéressant, lorsque je me réveillais, je n’avais jamais l’impression d’avoir agi seul. Au contraire, j’avais toujours le sentiment étrange d’avoir rencontré des gens au cours de mon voyage.
Maintenant, si vous associez cette habitude originale au fait que ma mère est psychologue, vous comprendrez peut-être pourquoi, plus tard dans ma vie, je me suis intéressé non seulement aux rêves, mais aussi à cette zone liminale entre l’éveil et le sommeil. Comme ma mère me l’a appris, Sigmund Freud voyait dans les rêves des désirs inconscients cachés, Jacques Lacan considérait que les rêves étaient structurés autour de signifiants, tandis que Carl Jung y voyait des archétypes, c’est-à-dire des images et des symboles largement partagés, issus de notre inconscient collectif. C’est surtout cette dernière idée qui m’a intrigué, notamment la façon dont Jung envisageait l’état hypnopompique, littéralement la frontière entre l’inconscient et le conscient, comme particulièrement propice à l’émergence de telles images et figures archétypales.
Ces fascinations qui m’habitent expliquent probablement pourquoi, des années plus tard, je me suis senti à la fois déconcerté et intrigué par les œuvres de Justin Lee Williams, rencontré par l’intermédiaire d’amis à Paris. Au début, j’avais du mal à m’expliquer ce sentiment, mais en rentrant chez moi à pied depuis son atelier, j’ai réalisé que j’avais, une fois de plus, l’impression d’être entré dans une sorte de zone tampon ou interzone, même si cette fois-ci, j’étais parfaitement éveillé. En voyant ses peintures, j’ai immédiatement eu le sentiment d’être entouré de scènes, de formes et de silhouettes qui me semblaient à la fois étrangement familières et pourtant inconnues. J’avais l’impression de connaître ces personnages trop bien, et en même temps, pas du tout. C’est exactement ça, me suis-je dit en arrivant chez moi : c’était comme si j’avais déjà croisé tous ces personnages auparavant, dans un rêve lointain.
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