A Tanger, Mehdi voit sa relation avec Selma bouleversée lorsqu’il rencontre Marie, une riche Française dont les parents ont acheté une luxueuse villa dans la kasbah. Attiré par sa vie mondaine, il délaisse Selma, feignant d’ignorer que ses choix le rattraperont.
Derrière les palmiers est le deuxième long-métrage de Meryem Benm’Barek, réalisatrice marocaine dont le premier film, Sofia, avait remporté le Prix du meilleur scénario à Un Certain Regard à Cannes en 2018
On retrouve ici la même exigence, portée encore plus loin, avec une maîtrise formelle qui ne se montre jamais, efficace et discrète.
Mehdi est un jeune homme dont le père, entrepreneur dans le bâtiment, a tout prévu : la succession, la trajectoire, l’avenir. Driss Ramdi l’habite parfaitement : il parle peu, observe beaucoup, semble attentionné, doux. On croit d’abord lire en lui une retenue, une profondeur. Puis on comprend que ce silence n’est peut-être pas de la sagesse mais une forme de sidération permanente face à une vie qui se déroule, incontrôlable. Quand Mehdi est avec Selma, il parle arabe, vite, spontané, fluide — on sent quelqu’un qui existe dans sa langue. Quand il est avec Marie, il parle français avec son accent, plus lent, plus appliqué, comme s’il jouait un rôle dans un film dont il n’a pas eu le scénario.

Selma, jouée par Nadia Kounda, est amoureuse de Mehdi avec une sincérité et une générosité qui font mal à regarder. Elle ne dissimule ni ses sentiments, ni ses limites, ni ce que lui coûte le fait de ne pas pouvoir se donner avant le mariage dans une société qui lui impose cette règle. Elle est le seul personnage du film véritablement ancré dans la réalité, le seul qui dit ce qu’il ressent sans calcul, stratégie ou égoïsme. Dans un film où chacun vit dans sa bulle, elle est celle qui tend la main, encore et encore.
n laissé par cette attente que Mehdi rencontre Marie, jouée par Sara Giraudeau ; une Française installée à Tanger depuis l’adolescence, fille unique d’une famille aisée. Sa mère est incarnée par Carole Bouquet, bourgeoise attentive dont les doutes sur Mehdi font d’elle la seule de la famille à percevoir quelque chose, face à un père totalement absent à ce qui se joue sous ses yeux.
Marie est libre, disponible, et elle a écouté Mehdi lui parler de ses rêves d’architecture avant de lui promettre que son père pourrait l’aider à décrocher un poste à Paris. Cela ne semble pas être de la condescendance calculée, mais plutôt une sincérité maladroite qui ne mesure pas l’abîme entre ce qu’elle croit offrir et ce qu’elle représente réellement. Car la villa de Marie parle pour elle, même quand elle se tait. Toute la décoration a été choisie (par Marie elle-même) — sa mère lui avait dit qu’il était temps qu’elle « se prenne en main », et se prendre en main, pour elle, revenait visiblement à remplir les pièces d’objets coloniaux, de statuettes, de présences venues d’ailleurs et figées dans le temps — comme son regard sur Mehdi ?.
On voit Mehdi effleurer l’une de ces statuettes du bout de l’index, la faire osciller doucement ; un geste qui en dit peut-être beaucoup sur la façon dont il traverse cet espace différent du sien.

Il y a une scène dans une soirée où elle l’a invité pour lui faire rencontrer “des gens intéressants », dit-elle, avec cette inflexion qui sous-entend que les gens de sa vie à lui ne le sont p pas — et puis elle le laisse seul, et il se retrouve à écouter un directeur de cabinet d’architecture parisien parler de la couleur des saumons. Il dira plus tard avec ironie qu’il a eu des conversations très intéressantes. On rit, jaune, parce qu’on comprend exactement ce qu’il a compris ce soir-là, et qu’il n’en fera pourtant rien. On comprend aussi que peu de gens l’écoutent vraiment, lui, Mehdi.
Dans une librairie, Marie lui suggère de lire Annie Ernaux. Le geste est sincère, bienveillant… et totalement à côté. Meryem Benm’Barek le filme sans commentaire ni ironie appuyée, ce qui le rend encore plus dévastateur.
Meryem Benm’Barek réussi à construire cet engrenage avec la précision d’un horloger. On pense par moments à un thriller en sentant ce tiraillement silencieux entre deux femmes, deux horizons, deux versions de lui-même que Mehdi n’arrive pas à choisir. Le temps, lui, continue d’avancer. On le regarde faire avec une impuissance grandissante tandis que la musique de Jim Williams souligne la tension et le suspens.
En somme, Mehdi semble absent à lui-même, comme sonné depuis le début, traversé par des désirs contradictoires qu’il n’arrive ni à nommer ni à hiérarchiser ; la liberté, la carrière, le désir physique, l’amour peut-être, quelque chose qui ressemblerait à de l’ambition. On s’agace, on s’énerve parfois franchement, tout en gardant à l’esprit qu’il est lui aussi, à sa façon, une victime de ce qu’on lui a appris : il sait désirer, mais n’arrive pas à ressentir.
La fin du film est presque insoutenable. Je n’en dirai presque rien, si ce n’est que la réalisatrice utilise un objet pour faire tenir en un seul plan tout ce qui a été perdu, tout ce qui ne sera jamais réparé. J’y pensais encore en rentrant chez moi, et j’y pense encore avec émotion maintenant en écrivant ces lignes…
Derrière les palmiers parle de désir empêché, de corps que la religion et la société contraignent, de gens qui habitent le même endroit géographique et vivent dans des mondes qui ne se rencontrent jamais. Mais il parle surtout, au fond, de l’écoute comme acte d’amour, de ce qui arrive quand personne ne la pratique, quand chacun reste enfermé dans sa propre version de l’histoire sans jamais se retourner vers l’autre.
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